Entretien avec Fanny Mallette & Marc Séguin

Entretien avec Fanny Mallette & Marc Séguin

Marc Séguin prend Fanny Mallette pour complice

Réunis par une même conception de l’art et de la liberté, Marc Séguin et Fanny Mallette sont complices dans Stealing Alice (2016) pour raconter, hors les codes, une histoire de vengeance… au féminin.

Marc Séguin, vous êtes peintre de renommée internationale, auteur et cinéaste.

M. Je gagne ma vie avec la peinture, mais j’ai d’abord une ferme familiale pour l’autosubsistance afin que mes enfants comprennent mieux le cycle naturel. Manger est un acte essentiel et on est en train de perdre le contrôle.

Être peintre exige de faire des pauses, de prendre de la distance. J’utilise ces moments pour « aller ailleurs » et tout se complète. Dans le film projeté hier, La ferme et son état, je me suis servie de ma petite lueur sociétale pour faire un sujet citoyen.

Dans le documentaire Bull’s eye un peintre à l’affût (2010) qui vous est consacré, certaines scènes ont choqué une partie du public.

M. En art, l’indifférence est un échec. Dans le documentaire, un orignal se fait tuer et dépecer. Aujourd’hui, ces choses sont confiées au boucher et cachées. Que ce soit à Paris ou Bilbao, partout où le documentaire est projeté, des gens quittent la salle. Pourtant, est-ce qu’ils mangent de la viande ?

F. Est-ce qu’ils regardent des films avec des gens qui meurent ?

M. De même, à la demande d’un ami, j’ai utilisé les cendres de sa mère comme pigment. Pour lui, cela a un sens que sa mère devienne une œuvre d’art.

Marc, Fanny, comment s’est fait votre rencontre ? L’envie de travailler ensemble ?

M. J’étais en train d’écrire un troisième roman lorsque j’ai entendu Fanny dans une soirée littéraire, lire un de mes textes. Je ne la connaissais pas, sa voix est venue jouer dans ma tête, le personnage s’est mis à exister. L’art se résume souvent à une idée qui nous traverse, reste à construire.

F. Cela vient beaucoup de la façon dont il me l’a demandé. J’aimais ses mots, le personnage d’Alice, ce qu’il voulait en faire. Comme si j’avais le besoin de travailler avec lui. Nous nous comprenons en tant qu’artistes, dans la façon de prendre des risques.

Quelle est l’histoire de Stealing Alice ?

M. Le film raconte l’histoire d’une femme à demi-inuite animée par la vengeance. Il parle de rage, de beauté, d’instinct. Alice vole des tableaux pas pour l’argent, mais la valeur humaine. Ce film est comme mes tableaux, un pied à côté des codes, par ignorance de ma part. Fanny a beaucoup inspiré ce personnage. Il y a une violence naturellement présente chez elle. Le film est tourné en quatre langues, dans différents pays dont le Grand nord et l’Italie parce que Fanny parle italien.

F. Malheureusement la vengeance est un sentiment très humain que l’on peut parfois comprendre. On ne le dit pas parce qu’il faut être pour la paix et je suis pour la paix. Quand on est acteur, on joue certaines choses, comme un exutoire. À chaque fois, j’ai le sentiment de participer à une œuvre et j’ose croire que j’y laisse ma signature. Dans ce rôle, j’ai aussi été guidé par l’écriture, j’ai fait confiance aux mots, à la caméra. Les scènes tournées en Italie parlent de réincarnation, de grands peintres. Elles font partie des plus belles que je n’ai jamais tournées.

M. S’il y a eu des décennies où le cinéma osait, c’est moins le cas aujourd’hui. Le public sort « sonné » de ce film. Les réactions viennent plus tard ou dans le silence. Je cherchais cela.

F.  Face à une époque où tout le monde crache ses sentiments en temps réel.

Vous avez choisi de financer et distribuer vous-même ce film.

M.  Le projet est né d’une urgence. Le cinéma étant une grosse machine, je ne voulais pas attendre ni me plier à certaines règles. Et les distributeurs rechignaient à faire la promotion d’un film où une femme occupe le rôle principal.

Quel regard portez-vous Fanny, sur cette nécessité d’indépendance ?

F.  Cette année, je n’ai cessé de faire des films bénévolement. J’ai travaillé avec des jeunes qui ne demandent pas la permission d’être là. Leur liberté, celle de Marc, m’ont donné la force de passer à la réalisation. J’ai réalisé un court métrage (Le dernier mardi) d’après une nouvelle de Marc. En scénarisant son histoire, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait de la mienne. Aujourd’hui, je prépare un long métrage.

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