ENTRETIEN avec Virginie Dubois, Louis Bélanger et Karine Bélanger

ENTRETIEN avec Virginie Dubois, Louis Bélanger et Karine Bélanger

 

Ensemble, avec la Coop vidéo

 

Créée il y a quarante ans à Montréal sous forme coopérative, la Coop vidéo a produit des films qui marquent incontestablement l’histoire du cinéma québécois. S’il s’agit de continuer à faire vivre la création, d’autres défis s’imposent aussi à elle.

« Tout est parti d’un documentaire que certains pionniers de la Coop vidéo ont réalisé avec un Français dans un quartier ouvrier et qui portait sur une coopérative médicale. Et à force d’enchaîner les tournages sur ce thème, ils ont décidé d’appliquer le modèle de la coopérative au cinéma, explique Louis Bélanger dont on a vu Gaz bar Blues et qui présente ce dimanche 15 avril, une comédie, Les Mauvaises herbes. On était alors dans les années post soixante-huit. La pratique de la vidéo était associée aux luttes populaires et syndicales. L’idée d’une coopérative permettait de s’acheter du matériel ensemble, etc. Et puis il y avait une espèce de snobisme par rapport à la vidéo. Cette dernière était considérée comme un sous-genre. L’art c’était le cinéma, la vidéo était réservée aux documentaires, on la diffusait sur des écrans de télévision dans les galeries d’art, jamais sur grand écran. Ces hommes de cinéma savaient qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’office national du film, qu’ils n’étaient pas attendu. Ils voulaient avancer en faisant leur film par eux-mêmes, à leur façon.»

 

Une communauté d’idées

 

Parmi les membres fondateurs, qui ne sont pas tous cinéastes mais issus de différents métiers liés au cinéma, figurent Robert Morin, alors caméraman, Jean-Pierre Saint-Louis, Lorraine Dufour et Marcel Chouinard, preneur de son. Et le premier film de la Coop, en 1977, est lui aussi consacré aux coopératives de toutes sortes dont une funéraire où un personnage qui sort d’un cercueil prononce cette phrase qui donne son nom au film, Même mort il faut s’organiser.

 

Si la poignée de fondateurs est restée, en quarante ans beaucoup de monde est passé par la Coop, – André-Line Beauparlant en fait partie -, ou a gravité autour, Robin Aubert y est régulièrement accueilli en résidence. La Coop produisant les films de ses membres, mais pas seulement. « On n’a pas de règles trop rigides, cela ne fonctionne pas, estime Louis Bélanger. Et inversement, les membres de la Coop produisent aussi certains de leurs films à l’extérieur. » Soixante-dix films sont inscrits à son catalogue, ils comptent plus de quatre-vingts distinctions ou récompenses, 350 sélections dans des festivals y compris Cannes, Berlin, quatre employées dont Virginie Dubois, directrice, et Karine Bélanger, coordinatrice, elles aussi présentes à Florac.

 

Des films de factures classiques à d’autres considérés comme des ovnis, des productions marquantes ou expérimentales, chacun à la Coop cultive son propre style. Louis Bélanger, arrivé en 1987, fait aussi partie des piliers de la structure. « Je présentais un court-métrage à Montbéliard dans un festival qui rendait hommage à un Québécois que je ne connaissais pas, Robert Morin. Robert m’a proposé de me prêter une caméra contre un coup de main sur un de ses films. Au départ, la Coop vivait de la location de matériel, d’une salle de montage, mais on s’est dit que ce n’était pas ça qu’on voulait faire. Qu’il fallait qu’on arrive à gagner notre vie avec nos idées. S’il n’y a pas d’esthétique commune, une communauté d’idées continue de nous rassembler ainsi qu’un principe. On a coutume de dire, « si tu veux le faire, fais-le, sans attendre de subvention ou quoi que ce soit ». C’est ainsi que Robert Morin, est passé de la caméra à la réalisation. Du coup, il y a toujours dans une garde-robe, une caméra, une perche, du matériel d’éclairage à disposition. Les membres de la coop ont aussi tiré parti de la différence esthétique entre vidéo et cinéma pour raconter leurs propres histoires. Ils ont souvent fait des films où il est difficile de distinguer le documentaire de la fiction. Ils se sont servis des propriétés de la vidéo pour berner le spectateur. La vidéo permettait aussi à des gens trop pauvres pour le cinéma de s’exprimer. Robert, à ce propos, est un visionnaire, il avait prédit que la pellicule allait disparaître. »

 

Projets huile de coude ou plus

 

Aujourd’hui, le domaine de la création à la Coop se partage entre une partie « labo ou projets huile de coude » dont Virginie Dubois s’occupe et des films à plus gros budget produits plus classiquement. « Cette façon de fonctionner nous permet d’avoir davantage de projets, car elle puise dans des fonds différents. Nous avons aussi la chance d’être soutenus par le Conseil des arts sur le fonctionnement, ce qui nous permet de prendre des risques. Cette partie laboratoire est aussi le terrain de la relève… », raconte Virginie Dubois qui a eu un coup de foudre pour le fonctionnement de la Coop, lors de son entretien d’embauche, il y a quinze ans. « Quand je passais devant les locaux de la Coop, je pensais qu’il s’agissait d’un magasin de jardinage, vu le nombre de plantes derrière les vitrines ! Ils étaient cinq lors de l’entretien d’embauche, de tous les métiers, création, administration, etc. J’avais l’impression d’être mise en face du système coopératif, comme si la Coop s’imposait à moi. Le lendemain j’avais les clés, mais j’ai mis cinq ans pour connaître la bête. Ici, on fait toujours un peu plus que l’exige son poste. C’est moins vrai aujourd’hui, mais pendant longtemps, les réalisateurs laissaient traîner leurs scénarios sur les bureaux et chacun, y compris les standardistes, pouvait donner son avis. Karine Bélanger qui travaille avec nous depuis six ans comme coordinatrice vient de produire un court-métrage projeté cet après-midi à Florac (dans le cadre d’une carte blanche à la Coop NDLR). Son court a été remarqué et je sais qu’un jour elle quittera la coordination pour la création. Ici, les artistes bénéficient d’un vote de confiance, ils ont le temps d’évoluer. La Coop c’est comme une grande famille, parfois étourdissante quand on est de plus en plus. »

 

 

Assurer la relève

 

Parce que ses fondateurs ont la volonté que l’aventure continue, il y a deux ans, la Coop est passée de 14 à 25 membres, elle compte près d’une quinzaine de projets en chantier. Et ses missions vont au-delà de la création.

 

« Un de nos objectifs est de faire vivre le catalogue, estiment Virginie Dubois et Karine Bélanger qui ont créé une boutique de films en ligne. Alors que les salles de ciné disparaissent au Québec, que la façon de voir les films avec Netflix par exemple est en pleine révolution, on réfléchit également autour du concept de cinéma de quartier, en vogue aujourd’hui. » Malgré quarante ans d’existence, rien n’est jamais acquis et pour « ne pas se retrouver sur la corde raide demain », toute réflexion est bonne à prendre. Et la Coop s’empare également de la question de la distribution ou de la restauration des films « à force d’insister » ou en trouvant des solutions qui lui appartiennent. Nouvelle « gang », nouvelle énergie, elle se pose aussi la question de la télévision.

 


 

Maîtres nageurs

 

Karine Bélanger a découvert les réalisateurs de la Coop vidéo durant ses études, «on étudie tous les films de Robert Morin» et les a même conviés à participer à son jury d’examen. Il était tout naturel pour elle d’intégrer la Coop. Et elle travaille également comme adjointe au producteur sur certains films comme Les Mauvaises herbes ou Le problème d’infiltration.

 

« Chez moi, le processus de création prend du temps et j’aime beaucoup le côté production. Il faut connaître les projets suffisamment bien pour pouvoir les défendre, savoir en parler et trouver des financements. »

 

Maîtres nageurs, remarqué par la critique, a bénéficié d’un fond réservé aux moins de 35 ans et Karine qui a travaillé comme sauveteur avant d’arriver à la coop, s’est servie de son expérience. « Je voulais traiter de l’esprit de famille qui règne dans ce milieu-là. Mais finalement, la personnalité du lieu, la piscine s’est imposée comme l’élément principal. Le film, à 90 % tiré d’anecdotes vraies, survole une saison à la piscine. Et ce qui est inventé n’est pas forcément ce qu’on croit. »

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